Lecture

L’humeur paysagère

Réminiscences, promenade et regard critique. Il y a chez Claude Eveno plusieurs humeurs paysagères, celles de l’être humain sensible et cultivé, mêlées à celles, souvent critiques, du professionnel averti, écrivain, journaliste et enseignant. Au départ, comme souvent, il y a les souvenirs d’enfance : les promenades familiales en Ile-de-France, la reproduction d’un tableau de Corot, le jardin d’une grand-mère bretonne, et celui d’un grand-père à Chartres, un jardin ouvert sur la campagne «véritable machine à voir le paysage ». Et puis, il y a le jardin du père, élaboré pendant quarante années, un jardin d’expériences à la Gertrude Jekyll, dont l’intensité surgit pour l’auteur, à l’orée de sa vieillesse.

Cette première partie, intitulée « Souvenirs lointains », révèle un Claude Eveno inattendu qui ne cache pas sa sensibilité sous les critiques.

Les voyages en Italie, au Japon…, les peintres de paysage (Corot, Monet, Caspar David Fiedrich…), ont contribué au fil des années à aiguiser un regard vif qui s’exprime dans la seconde partie. Là, l’auteur nous entraîne dans une divagation très personnelle, à Paris et alentours, hier et aujourd’hui.

Citons quelques lieux aussi différents et contrastés que Versailles, Bagatelle, les Courtillères à Pantin, Chantilly… Chaque étape de cette déambulation dans le temps et l’espace est regardée à l’aune de l’histoire, de l’art, de la littérature, de la politique de la ville… les lieux sont décrits avec soin et vécus par un homme au regard instruit, souvent critique, sur l’évolution des choses, regrettant bien souvent l’omniprésence de l’animation (jeux, événements…) dans les jardins :

L’envie de fuir dans le passé me vient toujours au bout de quelques kilomètres d’espaces contemporains. Non que ce soit mieux du côté du patrimoine, mais les questions y semblent plus simples, tamisées par le temps, élaguées par les historiens.

Claude Eveno conclue très pessimiste sur l’état du monde tout en rêvant d’une « lèpre jardinière se glissant partout pour réparer peu à peu, en contaminant même le pire avec de la bribe de campagne, un mélange de machinerie agricole et de nostalgie paysagère, un avènement de la douceur technologique… »

Travaillons à l’écriture paysagère de ce nouveau monde !

Michel Audouy

  • Claude Eveno, Christian Bourgois éditeur, 282 pages, 17 euros.