Lecture

Le droit du sol Journal d’un vertige

L’auteur de bande dessinée Étienne Davodeau n’en est pas à son premier coup d’essai en matière de paysage (Les ignorants, Rural ! …) mais pour Le Droit du sol il choisit d’entreprendre un périple à pied de plusieurs semaines ; une traversée en diagonale du centre de la France, en évitant les grands axes, partant de la grotte de Pech Merle dans le Lot au site de Bure connu pour le projet d’enfouissement des déchets nucléaires. L’objectif de cette traversée est clair d’emblée : grotte ornée de Pech Merle versus (future) grotte des déchets de Bure ! et bien sûr faire un livre.
Dès les premières pages, le lecteur est convié à suivre pas à pas le quotidien de le l’écrivain-marcheur : interrogations, rencontres, émotions… Davodeau fait partager son expérience solitaire jusqu’à sa lassitude physique : « ce matin encore mon corps m’envoie diverses protestations scandalisées. » … Le rapport au paysage est constant au fil de la marche et tout est fait pour en prendre plein les yeux. Lors des poses du marcheur notamment où le dessinateur passe opportunément en mode panorama.

Le périple est émaillé de rencontres sur les territoires traversés : marcheurs sur les chemins de Saint-Jacques, agriculteurs, habitants, chiens… rencontres traités parfois à la manière d’un « Bonjour Monsieur Courbet ! ». Il y a aussi des rencontres liées à l’histoire et au sujet du livre. Elles ont en général eu lieu avant le voyage mais l’auteur les intègre à sa promenade. Ainsi, il partage quelques instants ou quelques kilomètres avec un éminent spécialiste de la grotte de Pech Merle, une sémiologue, un géologue, un opposant notoire au projet de Bure… autant d’échanges qui vont charpenter son projet de marche militante, éclairer le lecteur mais tourner (quelquefois) à la leçon de choses notamment sur l’agroécologie.

A la manière d’un pèlerin du XXIème siècle, pèlerin de la terre, à la fois connecté et déconnecté de la modernité, Étienne Davodeau invite à une réflexion sur le rapport au temps (c’est un des éléments les plus marquant), aux horizons, à la croûte terrestre… Les moments de face à face avec le paysage, comparables à une sorte de communion avec la Terre, peuvent être saisissants. L’auteur avoue être venu expérimenter la solitude : « … Traverser seul des journées de pluie, de vent, de soleil, c’est une façon active et féconde d’apprendre pas mal de choses sur soi, sur ses capacités, sur ses limites, sur ses doutes. »

Les semaines passent avec leurs lots de petits incidents (souvent météorologiques), de rencontres et Bure, ultime étape, finit par se profiler à l’horizon. Là, le partisan prend le dessus sur l’écrivain – dessinateur, « en toute subjectivité ». En résumé, seuls les opposants sont convoqués, en véritables gentils héros de la défense de la terre… En quelques pages, trop de texte autant que d’empathie pour la lutte. Mais au final, on sent bien que d’un côté ou de l’autre la situation est sans issue tant le sujet – la gestion des déchets nucléaires – nous dépasse en milliers d’années. C’est dans ce moment de doute que le dessinateur reprend le dessus et nous plonge en quelques pages, sans écriture sinon celle du dessin, dans les champs, la campagne à l’infini, le ciel immense autour de Bure, ce petit morceau de terre dont nous n’avons pas assez pris conscience de la beauté, comme ailleurs.

Michel Audouy

  • Etienne Davodeau, Le droit du sol – Editions Futuropolis, 208 pages, 25 euros.