Disparition

Ariane Delilez, une belle vie dans le paysage

Le lundi 13 juin à l’aube, Ariane a rejoint l’éternité de l’ile familiale de Kassos en Grèce, sa première patrie ; après s’être accrochée à la vie pendant près de trois ans avec la pugnacité et l’élégance qu’on lui connaissait bien.

Parler d’Ariane Delilez, c’est retracer plus de vingt années de la Fédération française du paysage, et pour beaucoup, c’est parler d’amitié, d’une longue amitié.
Fille et sœur d’architectes, formée à la géographie puis à l’urbanisme aux Ponts et Chaussées dans les années 1970, elle prend le chemin du paysage par des sentiers détournés.

De Beaubourg à Chaumont-sur-Loire

Dans les années 1980, elle travaille avec Jean-Paul Pigeat au Centre de création industrielle à Beaubourg (CCI) et organise avec lui quelques expositions ou évènements notables. Elle travaille, entre autres, sur le concours pour la rénovation du jardin des Tuileries et l’exposition des projets, lauréats ou pas. En 1991, elle accompagne J.P. Pigeat dans la création du Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire. A l’époque, c’est un pari un peu fou monté à la hussarde en quelques mois, critiqué et officiellement boudé par une grande partie du milieu professionnel. Difficile à imaginer aujourd’hui ! A propos du Chaumont des débuts, Ariane aimait raconter quelques anecdotes amusantes sur le microcosme des jardins et du paysage, des petites histoires qu’elle emporte avec elle. Chaumont, où elle revenait chaque année en automne pour participer au jury, a vraiment compté dans sa vie. Chantal Colleu-Dumont – à la suite de Jean-Paul Pigeat – la considérait un peu comme la mémoire d’un site devenu entretemps une véritable institution touristique et culturelle. Sur place, elle a beaucoup milité pour défendre la présence des paysagistes. Quand elle s’y rendait elle était heureuse, presque chez elle ;  et s’arrangeait toujours pour qu’un membre du domaine vienne la chercher à la gare d’Onzain. En convoquant des souvenirs pour écrire ces quelques lignes, j’ai pensé à une inauguration du Festival des jardins au début des années 2010. Nous étions avec Michel Péna (président de la FFP), le champagne aidant – Ariane adorait le champagne ! – nous avons pris le train pour Paris à l’envers, c’est-à-dire dans la direction de Tours. Il a fallu rentrer en taxi, plus de trois heures en pleine nuit de mai à deviser sur le paysage, grisés par la route.

Le début de l’histoire avec la Fédération française du paysage (FFP)

En 1997, Ariane quitte Chaumont, lasse des allers-retours avec Paris où elle vit. Henri Bava, président de la FFP, l’embauche en tant que déléguée générale, il justifie ainsi son choix : « J’avais le sentiment qu’avec Ariane, sa douceur et son intérêt pour les autres, nous pouvions imaginer le long terme. De fait, Ariane a assuré parfaitement le lien entre tous les paysagistes, ainsi qu’avec nos partenaires et les ministères. ». Hasard du calendrier, Henri est à nouveau président lors de son départ à la retraite en mars 2021.

Peu de temps après son embauche, la fédération traverse une période difficile. Marc Claramunt, puis Pierre-Marie Tricaud sont présidents, ils doivent faire face à une situation financière déficitaire, et à la défiance de plusieurs régions. Ariane accompagne cette période avec son bâton de pèlerin pour faire la tournée des régions à la rencontre des adhérents ; et à Paris, celle des institutions, dont le Ministère de l’écologie, avec qui elle négocie, chaque année, euros par euros, le montant de la subvention. Le contact humain est une seconde nature chez elle, très vite une relation de confiance s’établit et des liens se créent. Elle tisse au fil des années un véritable réseau dont la fédération bénéficie encore aujourd’hui.

A la FFP, Ariane a accompagné les années difficiles comme le nouvel élan et les succès des années 2010, sous la houlette de trois présidents : Pierre-Marie Tricaud, Michel Péna et Jean-Marc Bouillon. Sa dernière tâche, avant son départ à la retraite, a été de participer à l’élaboration du Palmarès du paysage, porté sur les fonts baptismaux au début de 2021, sous la présidence Bava.

Régine Debray rejoint la FFP au début des années 2000 pour gérer le quotidien, notamment les relations avec les membres, alors qu’Ariane va consacrer plus de temps à quelques dossiers majeurs comme la rédaction du code déontologique des paysagistes et la reconnaissance du titre de Paysagiste concepteur.

En parallèle, on organise tous les deux ans (sept éditions au total), les Assises européennes du paysage. Chaque édition change de ville (Issy-les-Moulineaux, Lille, Strasbourg, Versailles, Nice, etc), et aborde une nouvelle thématique. Pendant trois journées, spécialistes et professionnels échangent sur les manières d’aborder le paysage à l’aune de l’écologie ou des questions sociétales dans un monde en pleine évolution. En 2013, à l’occasion du 400ème anniversaire d’André Le Nôtre nous organisons, avec l’interprofession Valhor, « Les Rencontres André Le Nôtre », le thème général est l’humanité des jardins au XXIème siècle.

La FFP d’aujourd’hui doit beaucoup à Ariane. Ces vingt dernières années, elle a été sa mémoire et sa stabilité, tenant à la fois la « maison » et accompagnant les nouveaux projets.

Parmi ces projets, j’ai évoqué la reconnaissance du titre. On n’imagine pas le long travail, plusieurs années, pour obtenir ce résultat, grâce au financement de Valhor, grâce aussi à la pugnacité du président J.M. Bouillon, doublé de celle d’Ariane. La même Ariane a su convaincre la FFP de rejoindre l’interprofession en 2009, et ce n’était pas gagné. Nous considérions alors l’interprofession comme un organisme commercial risquant de nous entraîner exclusivement dans l’univers de l’horticulture… où nous perdrions forcément notre identité de paysagistes, on en sourit aujourd’hui.

Ariane est arrivée à convaincre les plus rétifs à voter pour un rapprochement interprofessionnel, et élargir ainsi le cercle de nos relations.

Avec cette capacité à convaincre sans en avoir l’air (Ariane était assez douée pour retourner les situations!), elle entraine progressivement quelques membres dans les réunions de la COMEP (Commission des métiers du paysage, ancienne branche du paysage de Valhor), la brèche est ouverte…

A Valhor, tout autant qu’à la FFP, on regrette Ariane, en particulier ses coéquipiers des visites techniques des Victoires du paysage (Dominique Douard, Yves Pilorge, Max Martin, Eric Roizard…), tous bouleversés par sa disparition. Dans ces premiers jours d’absence, chacun y va de ses souvenirs, de son anecdote souvent drôle et toujours joyeuse. Car Ariane incarnait le bonheur de vivre, le plaisir au quotidien, elle aimait « se marrer » tout en travaillant beaucoup. Surtout ne jamais se prendre au sérieux et poursuivre ses tâches avec conviction.

Discrète et pudique, elle détestait les hommages, aussi ces quelques lignes retracent autant l’histoire de la FFP que son propre parcours. En mars 2021, Régine Debray et quelques autres, avions insisté pour la convaincre de participer à un « pot » de départ à distance car la situation sanitaire n’autorisait pas de se réunir. Au final, elle avait été extrêmement émue par les nombreux témoignages de reconnaissance et d’affection.

Les cafés

Difficile de ne pas évoquer les cafés parisiens tant nous les avons fréquentés ensemble. On aimait se réunir pour travailler (préparer les AG, les Assises, « débriefer » un rendez-vous institutionnel, écrire des lettres officielles…), puis deviser sur le microcosme du paysage et finalement sur la vie en général. Ariane avait une véritable histoire avec les cafés, indissociable du plaisir de retrouver régulièrement un cercle à géométrie variable, professionnel et amical, où pouvaient se croiser le microcosme du paysage : Karin Helms, Léna Soffer, Chiara Santini, Marc Claramunt et quelques autres. Parfois, Olivier son mari, tout aussi adepte des cafés, nous rejoignait et là, ça plaisantait sérieusement.

Ces derniers jours, il y a eu beaucoup de tristesse et de colère face à l’inéluctable fin à laquelle nous avons refusé de croire, pendant des mois. Pourtant, Ariane n’a pas souhaité nous laisser tristes, elle nous l’a fait dire, par l’entremise de sa fille Théodora, dans un ultime message, envoyé par sms une semaine avant son départ.

On t’aime aussi autant que tu nous l’as dit.

A l’horizon de l’été, ses cendres iront sur l’Ile de Kassos, avec celles de son père, disparu trois jours plus tôt. Un ultime voyage, après une tempête de plusieurs mois mais surtout, et on ne retiendra que cela, après une très belle vie dont chacun –  Alexandre et Théodora, Olivier, sa mère, ses frères et sœurs, ses neveux et amis – témoignera longtemps… longtemps.

Reste le souvenir des moments partagés, le souvenir d’une voix douce, et enfin celui d’un sourire illuminant ce si beau et si mystérieux visage.

 

Michel Audouy, avec la complicité d’Olivier, Henri, Jean-Marc et quelques autres