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Notes de lecture

14/12/2017LE BOCAGE PAVILLONNAIRE

 

Issue d’une thèse de doctorat, l’analyse qui est menée permet de dépasser les jugements hâtifs et la stigmatisation de l’habitat préféré des Français : le pavillon avec jardin enclos de haies dans les lotissements périurbains.

Pour y parvenir, P. Frileux a comparé deux sites périurbains, l’un dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, et l’autre dans la ville-archipel de Rennes, des communes vertes, notamment à Bussy-Saint-Georges, et des communes-natures comme à la Chapelle-des-Fougeretz. Car la politique d’urbanisme de chaque territoire joue un rôle essentiel pour comprendre les relations différentes des habitants aux haies qu’ils plantent et entretiennent. À Marne-la-Vallée, depuis les années 1970, la ville étalée est séparée des espaces agricoles et structurée par des coupures vertes ; à Rennes, en revanche, à partir des années 1990, la ville-archipel, sans banlieue, s’est ouverte à la nature des campagnes environnantes.

L’ethnobotaniste montre que la nature de la haie dépend de trois manières d’habiter le jardin : comme lieux d’isolement du voisinage, et comme espaces soit de représentations, souvent très ordonnées, soit de nature spontanée et jardinée. Le nombre d’espèces végétales (la biodiversité) y augmente souvent avec l’intensité et le plaisir du jardinage.

Les modèles de plantation et de gestion des haies traduisent ces pratiques.  Au thuya des haies monospécifiques, imperméables à la vue mais vaincues par les maladies, a succédé l’ « inoxydable » Cyprès de Leyland. Aux haies agricoles, décimées par les remembrements, les techniques de préverdissement ont substitué les haies urbaines, un décor fleuri inspiré par la méthode de plantation de l’ingénieur angevin Dominique Soltner. Et à Rennes, la ragosse a retrouvé, dans le bocage périurbain, une dignité paysagère perdue à la campagne.

Grâce à de nombreux entretiens avec les habitants et les paysagistes, Pauline Frileux montre de manière très précise et détaillée que le choix de la haie, à la place d’autres formes de clôtures (grillage, mur, barrière …) exprime une modalité de « l’appropriation du chez-soi ». Pour les uns, être tranquilles, invisibles et isolés en permanence par un « mur vert » ; mais en jouant également avec les variations de l’occultation que permet le feuillage marcescent du charme ou coloré du photinia. Pour les autres, la transparence s’impose parfois et d’autant plus que le spectacle au-delà de la haie, depuis la terrasse, est désirable. Et le recours aux végétaux indigènes constitutifs de la haie vive dépend autant des goûts des habitants que des conseils des paysagistes et des pépiniéristes.

 

L’allure de la haie traduit en fait des pratiques différentes de jardinage selon les habitants :  simplifiées pour ceux qui ont peu de connaissances horticoles et se heurtent à l’ingratitude des sols, ou sophistiquées pour les connaisseurs de végétaux et les amateurs de paillage et de recyclage des déchets végétaux. Sans compter l’image désirée pour chaque jardin, ordonnée, contrôlée et nettoyée des mauvaises herbes, ou tolérante aux herbes folles et à la végétation débordante.  

Après avoir lu cet ouvrage complet, original et très convaincant, il n’est plus possible de s’en tenir aux poncifs de l’uniformité et de la laideur pour juger les paysages pavillonnaires. Il existe, en pratique, une diversité de situations qui dépendent beaucoup des politiques publiques et des réglementations locales. Dans la région urbaine de Rennes, les services municipaux ont encouragé les haies fleuries, le paillage et le compostage. À Bussy Saint-Georges, la politique sécuritaire de la commune a favorisé la haie défensive et infranchissable.

Dans tous les cas, le bocage pavillonnaire témoigne de modalités variées d’habiter qui réunissent le souci de liberté et de tranquillité, le regard du voisinage, l’image collective du quartier et le besoin de nature.  Grâce à l’ouvrage de Pauline Frileux, la parole habitante permet au lecteur de saisir cette construction individuelle et sociale, un art de vivre mal connu qui change avec l’accompagnement des actions publiques territoriales.

Pierre Donadieu, Octobre 2017

l Pauline Frileux, Collection lieux habités, 165x225 mm, 288 pages, une dizaine de dessins, 25€

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