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Notes de lecture

09/12/2009Du côté des ingénieurs

Nos paysages ont été modelés par les ingénieurs des Ponts et Chaussées et les ingénieurs agronomes, investis depuis plusieurs siècles dans la transformation du territoire français.

A chaque époque les ingénieurs répondent aux besoins de la société, ils s'inscrivent dans un contexte social, économique et culturel.

Trois grands articles de ce numéro thématique des Carnets s'arrêtent sur des moments de l'histoire où la contribution des ingénieurs au paysage est significative. On en souhaiterait davantage tant le sujet est vaste et passionnant.

Le géographe anglais Denis Cosgrove s'est intéressé à la maîtrise des eaux et montre comment cette maîtrise a constitué en Europe un « hydropaysage » où sciences et ingénierie ont joué un rôle important : « L'ordre humain s'est substitué à l'ordre naturel, par force, selon les visées. (...) ». Dans la dernière partie de l'article, Cosgrove ouvre sa recherche sur la période contemporaine, dans un contexte de « scepticisme croissant face au génie paysager à l'échelle héroïque... », dans une société « en passe de réévaluer son rapport à l'exploitation des ressources ». Il faudrait traduire tout Cosgrove. 

Emilie d'Orgeix, historienne de l'Art, nous entraîne au XVIIème siècle en France, pour une vue croisée entre l'aménagement du territoire et la représentation cartographique militaire. Son ambition est de montrer, notamment, comment la normalisation des normes de représentation voulue par Vauban donne naissance à un paysage national « élargi, lissé, et planifié de manière rationnelle ».

Armelle Varcin, dans un article très documenté, aborde une autre période historiquement importante dans le rapport des ingénieurs au paysage : l'aménagement des villes nouvelles. Là, la gestion de l'eau de pluie à ciel ouvert redéfinit les domaines de compétences entre ingénieurs et paysagistes. Des techniques -dispositifs de retenue ou d'infiltration ...- inspirées de pratiques vernaculaires, se répandent au sein des services techniques des collectivités ; dans un contexte favorable à la recherche d'un meilleur cadre de vie, le projet technique rencontre le projet de paysage. Des premières expériences aux aménagements contemporains, l'auteur raconte l'élaboration d'une culture commune et montre comment ces nouveaux choix techniques sont porteurs de paysages, signalant toutefois une limite : que les noues paysagères et autres dispositifs largement éprouvés ne deviennent recettes, aux dépens « d'une collaboration essentielle, intellectuelle et professionnelle où la créativité serait à l'honneur ».

Ce dernier article « historique » introduit une série de témoignages montrant comment sur le terrain s'opère le partage des compétences entre ingénierie et paysage, techniques et création.

Marcellin Barthassat, architecte et professeur à l'Institut d'architecture de Genève, décrit l'expérience passionnante de la « renaturation » de la Seymaz (cours d'eau et ses abords), ou le retour à un vaste réseau hydraulique « naturel », à ciel ouvert.  Au-delà d'un l'intérêt technique, Barthassat montre comment ce projet s'élargit à la pensée globale d'un territoire qui bénéficie de l'implication de nombreux acteurs : « (...) Dans une dynamique de projet territorial, le processus de  construction sociale et culturelle d'une action renaturante sur le paysage exige en effet le croisement des points de vue morcelés... »

Le paysagiste allemand Peter Latz montre à travers l'expérience de ses grands projets - le parc paysager de Duisbourg, le port de Bremerhaven, le port Rambaud à Lyon...- que projeter ne se réduit pas à une attitude artistique et intuitive. Les paysagistes inventent des formes ou structures, à partager avec les ingénieurs. Mais ce n'est pas toujours vrai, Latz définit dans l'idéal la place de chacun : « Les ingénieurs inventent des solutions techniques dans le paysage, la plupart du temps selon des règles précises. Les paysagistes, eux, inventent des formes (...). Les deux professions pourraient s'entendre si elles se mettaient d'accord sur une structure, si elles choisissaient ensemble les éléments et la façon de les agencer (...) ».

Denis Delbaere livre les meilleures feuilles de son carnet de bord de chantier où « comment à défaut d'être ingénieur, le paysagiste tente d'être ingénieux. » Ce journal décrit avec justesse une phase rarement décrite dans les articles, où pourtant beaucoup du projet se joue dans les ajustements face à des imprévus et à la confrontation avec d'autres cultures... où le concepteur paysagiste réalise que les plans aussi pensés et poussés qu'ils soient ne sont pas une science exacte devant le réel.

Parmi ces expériences de concepteurs signalons également la publication du remarquable diplôme d'Amal Al-Freijat : une proposition de paysage à partir de la gestion des déblais du percement du tunnel ferroviaire (ligne TGV Lyon-Turin) dans la vallée de la Maurienne. Et d'autres articles encore...

Dans une troisième partie, Michel Viollet, cofondateur de la coopérative d'études de paysage API (Association de paysagiste et d'ingénieur) a sollicité la parole de trois figures du paysage contemporain - Alexandre Chemetoff, Michel Péna et Gilles Vexlard - en leur posant la même question : « Quel est votre rapport avec l'ingénierie ? » Chacun y répond avec son expérience et sa personnalité, Alexandre Chemetoff aime citer son travail en équipe et rappeler son expérience de l'enseignement « technique » à l'école du paysage, Michel Péna raconte les aménagements de la rocade de Bordeaux et le jardin sur la dalle Montparnasse, il se réfère à Versailles, à Pierre-Paul Riquet..., Gilles Vexlard cite l'exemple de l'expérience du Bauhaus pour souligner comment l'ingénierie est une source de créativité et d'esthétique pour le projet.

Enfin, un peu en marge du sujet mais non sans lien, notons l'article de Nicolas Gilsoul, « architecte passé au paysage ». Il s'agit d'une petite synthèse de sa thèse sur « l'architecture émotionnelle » qui démontre comment Luis Barragan ramène au cœur de ses projets le sensoriel et le sensible, à travers la mémoire des émotions, en réaction à l'époque, à l'hégémonie du fonctionnalisme.

Bref, il faut lire cette nouvelle livraison des Carnets du paysage où presque chaque article, en particulier dans la 3ème partie, « Paroles de paysagistes », appelle un deuxième numéro sur le même sujet.

F Carnets du paysage n° 18, coédition Actes Sud/ENSP, 216 pages, 26 euros.

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