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29/09/2018Florence Dollfus-Heilbronn – Paysagiste et jardinière (1939-2018)

Ses études à Sciences Po, puis une réorientation en architecture d’intérieur ne la destinent pas à s’occuper des jardins qu’elle n’oublie pas pour autant.
À la fin des années 1960, elle fait l’acquisition dans le quartier Daguerre à Paris d’un appartement - plus tard agrandi en maison - dont le principal attrait est une cour aussitôt transformée en petit bois jardiné dont les frondaisons estompent efficacement le contour des immeubles voisins. Ce jardin sera un lieu d’expériences pour ses projets et un refuge quand elle doit quitter la campagne pour Paris.

Finalement, elle se rapproche professionnellement des jardins par l’architecture d’intérieur exercée plusieurs années. Vers 1970, elle suit les cours de Bernard Lassus à l’école d’architecture de Paris - La Villette ainsi que plusieurs modules de formation continue à l’Ecole de paysage de Versailles. Elle fait la connaissance de Gilles Clément et de Michel Racine. Elle a, avec ce dernier, plusieurs collaborations sur l’inventaire des jardins.

La politique des jardins :

À la même période, elle épouse Francis Dollfus, haut fonctionnaire chargé de créer l’Institut français d’architecture par le Président Giscard d’Estaing en 1980 (1). A cette époque, amie de Lucien Chabason (2), elle fréquente le milieu de l’architecture, de l’environnement et du paysage.

Dans ce contexte d’émulation, elle s’active à convaincre le ministère de l’Équipement (alors en charge de l’architecture), puis celui de la Culture, d’élaborer une politique des jardins. L’un des premiers actes est la réalisation d’un « Inventaire des jardins remarquables » par les régions. Devenue consultante à la Direction de l’Architecture et de l’Urbanisme (ministère de l’Équipement), elle participe à la grande aventure de cet inventaire pour les pays de Loire et en Franche-Comté, entre autres. A ce titre, elle contribue à sauver de l’oubli et de la ruine.

Les Folies Siffait, le parc oriental de Maulévrier, le Pré-Catelan à Illiers-Combray, la Garenne- Lemot ou la belle promenade de Blanchefontaine à Langres, où Diderot donnait rendez-vous à Sophie Volland.
En 1988, sa mission est couronnée par une exposition à l’Institut français d’Architecture (IFA) à Paris et dans plusieurs régions. Et les jardins en France ? est le titre de cette exposition dont elle assure le commissariat. Interpellation autant que question, ce titre illustre parfaitement sa volonté de sortir les jardins de l’oubli ou de la négligence et de les faire reconnaître en tant que patrimoine vivant, au même titre que les monuments. Et les jardins en France ? ré́vèle au public des trésors découverts lors des travaux de pré-inventaire : « un patrimoine méconnu, riche mais fragile, à sauver d’urgence », selon les termes utilisés dans la revue Architecture d’Aujourd’hui en avril 1988. Cette exposition aborde les jardins dans leur contexte historique, culturel... et entame une réflexion sur l’aménagement de l’espace. Elle nous livre également l’esquisse d’une typologie. L’inventaire ouvre la voie à une politique des jardins portée par le ministère de la Culture avec des personnalités comme Anne-Marie Cousin, Monique Mosser, Michel Racine, Florence Dollfus bien sûr et quelques autres militants d’une cause désormais nationale. On n’a jamais autant parlé de jardins, et à un tel niveau, qu’à cette époque, entre la fin des années 1980 et les années 1990.  

De l’inventaire à la création de jardins :

À côté de cette mission ministérielle, Florence Dollfus va mener discrètement une carrière de maître d’œuvre. Elle réalise avec élégance et justesse plusieurs réhabilitations de jardins historiques, notamment en Franche-Comté ; ou de créations, dans un cadre pré-existant comme les jardins de l’oncle de Marcel Proust (le Pré-Catelan à Illiers-Combray), ou de Stéphane Mallarmé (Vullaines-sur-Seine). Pour ces deux lieux, elle réunit ses trois passions : les jardins, l’art et la littérature. Elle lira pour le jardin Mallarmé - où elle est également conseil pour l’installation de la maison – les 11 tomes de sa riche correspondance, car pour elle les maisons d’écrivains ne sont pas de simples lieux de visite, mais doivent amener les visiteurs à lire ou relire ce qu’ils ont laissé de plus précieux : l’œuvre littéraire. À travers ces réhabilitations de jardin s’ajoute peut-être une quatrième passion qu’elle a réellement mise en œuvre chez Mallarmé et Proust : l’art de faire redécouvrir des variétés de roses oubliées, sa fleur préférée.

Dans la famille Heilbronn les livres sont une passion partagée et transmise entre les générations...

Cultiver son jardin :

En 1992, elle participe activement, à une exposition emblématique sur les jardins de Seine-et-Marne – Le temps des jardins (3) conçue avec le département et le CAUE 77. Son « jardin de la plaine » y est à l’honneur dans un article intitulé « Tout à coup on a eu le temps ». Elle l’ouvre au public, s’inscrivant activement dans la dynamique du Mois des jardins (4). Le jardin de Suscy-sous-Yèbles est un jardin très simple, utilitaire et d’agrément, comme il en existait.

Au XIXe siècle aux abords de Paris dans les beaux domaines agricoles. Il est clos de murs pour la partie verger-potager, une belle et longue marquise de marronniers conduit au perron de la maison par une allée pavée ponctuée de bancs en pierre. À l’arrière, de larges mixed-borders champêtres - où plantes vivaces se mêlent aux rosiers anciens (dont les préférés : Mme Alfred Carrière, Blanc double de Coubert et The fairy) - précèdent un petit bois « ensauvagé » par la paysagiste, en s’éloignant vers les champs. Le jardin offre quelques échappées sur l’immensité de la plaine de Brie – terre labourée en hiver, blés et betteraves en été – dans un saisissant contraste.

Vers la fin des années 1990, éloignée des chapelles et des coteries, Florence se retire progressivement du petit monde de l’art des jardins pour se consacrer quasi exclusivement à ses deux jardins, naviguant chaque semaine entre Suscy et Paris.
Tout en veillant à son cher Suscy, elle continue à prodiguer çà et là quelques conseils, à l’instar d’une petite mission sur l’ancien jardin de Violet Trefusis (encore un écrivain) à Saint- Loup-de-Naud (77). Elle est également « amie » de Vaux-le-Vicomte.
Marco Martella, fondateur de la belle et discrète revue Jardins la convainc d’écrire un texte dans le numéro 3, consacré au temps (5).
Florence hésite à écrire par exigence, et elle n’aime pas parler d’elle. Pourtant, en quelques pages, elle exprime très justement sa relation à son jardin, à son histoire familiale et au temps ; avec un titre à sa manière, sans illusion et plein d’humour : « Tous les jardins sont mortels ».

« Lorsqu’il s’agit de replanter, des questions surgissent à foison, toutes liées, d’une manière ou d’une autre, au temps. Faut-il planter à l’identique, tenter de reproduire ou innover ? Quelle que soit l’orientation choisie, les jeunes plantations sont souvent décevantes. Pourquoi planter si petit, me demande-t-on ? L’arbre n’est pas petit, il lui manque juste cent ans. Et qui verra sa splendeur ? Quelqu’un qui ne connaitra probablement pas son histoire, quelqu’un qui saura ou ne saura pas comprendre sa place dans le jardin, quelqu’un qui, peut- être, évaluera le prix de son bois...

Peu importe, il faut planter. »

Elle le fit jusqu’au bout, inquiète sans le dire de l’avenir de ses jardins, et espérant toujours transmettre un peu de sa passion à la jeune génération.


Michel Audouy, avec les relectures attentives de Camille Dollfus, Anne et Laurence Heilbronn, et François Heilbronn.

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 1 - Francis Dollfus (1940-1982) : de 1976 à 1977, Francis Dollfus est conseilleur au cabinet de Françoise Giroud alors secrétaire d’État à la Culture, puis chez Michel d’Ornano, ministre de la Culture et de l’Environnement. En 1976-77, il porte pour le Premier Ministre Raymond Barre la loi sur l’architecture. Il rencontre Lucien Chabason à l’ENA en 1968, et lui fait découvrir la Lozère lors de son stage en préfecture.

2 - Énarque, Lucien Chabason a depuis les années 1970 occupé plusieurs postes au ministère de l’Environnement. Militant de la cause environnementale, il contribue à une prise de conscience écologique au sein de la haute administration. (réf. ahpne.fr/spip.php)

3 - « Le temps du jardin », 12 juin-13 septembre 1992 sous la direction de Florence Collette (commissaire). Les articles de F. Dollfus : « Bois-Joli, un parc aimable », « Un jardin de plaine » et « Tout à coup on a eu le temps », et « Des jardins secrets dans une vie de famille ». Photographies de Magdeleine Bonnamour.

4 - Le mois des jardins a été transformé en Rendez-vous aux jardins

5 - « Tous les jardins sont mortels », Jardins, n°3, « Le temps », 2012, éditions du Sandre.

 

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